Cette publication doit beaucoup à l'article du "Monde" du 20/10/2003 de R. Révolle et à un article de la même époque de Bertolini dans "Dazibao".
Manuel Vazquez Montalban est mort en octobre 2003 à l'aéroport international de Bangkok d'un infarctus du myocarde.
Né à Barcelone en 1939, homme de gauche profondément engagé, il a passé trois ans dans les prisons de Franco, où il a découvert sa vocation littéraire. Emprisonné pour "activités antifranquistes", il passe son séjour en cellule à écrire ce qui deviendra le manuel de référence des étudiants en journalisme en Espagne : "Information sur l'information" (en espagnol : "Informe sobre la informacion", rapport sur l'information).
Ces activités antifranquistes sont avant tout un engagement politique à gauche, mais c'est aussi - et peut-être surtout - des recherches formelles d'une écriture avant-gardiste, antiromanesque (un comble pour celui qui connaîtra un succès international à travers le roman, policier ou non), basée sur la poésie et la nouvelle... Ce que Montalban devait appeler lui-même "écriture subnormale" ne se terminera qu'à la mort du Caudillo : "J'écris maintenant comme si j'étais débile, c'est la seule attitude ludique que peut s'autoriser un intellectuel soumis à une organisation de la culture précairement néocapitaliste. La culture et la lucidité conduisent à la subnormalité".
Habitant une villa de Vallvidrera, sur les sommets de Barcelone, Pepe Carvalho a été militant communiste avant de travailler pour la CIA. Reconverti en détective privé, ayant tout lu depuis les "Cantos Gitanos" de Garcia Lorca jusqu'à la "Philosophie de l'Histoire" de Hegel en passant par "l'Histoire universelle de l'infamie" de Jorge Luis Borges, il brûle consciencieusement, chaque soir, un livre dans sa cheminée...
Tout en fréquentant Charo, une prostituée, il s'est entouré d'un duo de choc dans les personnes de Biscuter (ex-compagnon de prison, car voleur de voitures !) et de Bromure - un ancien de la « Division Azul » et cireur de chaussures paranoïaque : il doit son sobriquet au fait qu'il est persuadé que les autorités versent du bromure dans l'eau potable de la ville afin de contenir les débordements de la population...Il mourra, accompagné par Carvalho, dans un hôpital de Barcelone.
Nous ne saurons donc jamais comment vieillira Pepe Carvalho, s’il vieillira avec ou sans Charo, ce que deviendra Biscuter… Montalban ne comptait pas, de toute façon, continuer la série…
"avant l’échéance de l’an 2000, avant la fin du millénaire, Carvalho doit disparaître !"
Loin d'être une simple série de polars divertissants, la saga du détective gourmet est une chronique de la société espagnole des cinquante dernières années. Comme le dit Montalban lui-même : "J'ai vite compris que ce genre de roman policier, en particulier le personnage du détective privé, observateur détaché, cynique, presque voyeur, me permettait de développer une chronique de la société. Mes romans devenaient des témoins de la réalité".
Montalban n'exagère pas : de la division des communistes qui entraîne l'assassinat de l'un d'entre eux ("Meurtre au Comité central") à la corruption du sport ("Hors jeu", sur les pratiques douteuses du football ou le magnifique "Sabotage olympique", dont le style baroque évoque celui de "L'automne du patriarche" de Gabriel Garcia Marquez) en passant par l'intervention de la CIA dans le meurtre de Kennedy ("J'ai tué Kennedy") ou par la régionalisation des nations européennes ("L'homme de ma vie"), c'est tout un monde qui s'agite, observé et disséqué par Montalban.
En parallèle à la série des "Pepe Carvalho", Montalban écrit des romans historiques, comme le fabuleux "Moi, Franco", autobiographie imaginaire du Caudillo attribuée à un journaliste qui donne la réplique aux mémoires autocélébratrices du dictateur - ouvrage malheureusement publié en version abrégée en français... Ou bien encore "Galindez", histoire d'un résistant d'origine basque au sinistre régime de Trujillo, le dictateur dominicain, ouvrage qui vaudra à son auteur le prix Europa ainsi que le Prix national de littérature (en Espagne).
Lisez (ou relisez) les premières pages de "Marquises, si vos rivages..." dans lesquelles Biscuter évoque leur rencontre en prison et les dernières lignes où Carvalho enterre sa petite chienne assassinée par des "hijos de puta".
2 commentaires:
La littérature est sans fin. À chaque découverte littéraire, j'ai toujours pensé qu'il y avait eu un premier livre mais qu'il n'y aurait jamais de dernier livre.
Ce Pepe Carvalho est intrigant mais il nous tarde de connaître Charo, Biscuter et surtout Bromure. Un auteur qui respecte ses personnages secondaires a toute mon estime.
Linda
Biscuter est un personnage très attachant, l'aide-cuisinier de Carvalho; Bromure est un vieux fasciste espagnol, ayant combattu sur le front de l'Est et pour qui l'histoire s'est arrêtée en 1939...
Quant à Charo, le personnage devient de plus en plus complexe au fil des romans...
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