Pointu à Cassis

Pointu à Cassis
Pointu à Cassis


« C'est ici un blog de bonne foi, lecteur.
Il t’avertit dès l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune autre fin que culinaire et privée.
Je n’y ai aucune préoccupation de ton service ni de ma gloire.
Je l’ai consacré à la commodité particulière et gastronomique de mes parents et amis.
Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière culinaire de mon blog :
il n’est pas raisonnable que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain ».


lundi 11 novembre 2013

11 novembre...


(Tardi)

"Tout a paru sur le point de s'achever : l'opacité se défaisant peu à peu dans la tranchée, une sorte de calme y revenait, même si d'autres détonations énormes, sonnaient encore tout autour d'elles mais à distance, comme des échos. Les épargnés se sont relevés plus ou moins constellés de fragments de chair militaire, lambeaux terreux que déjà leur arrachaient et se disputaient les rats, parmi les débris de corps çà et là : une tête sans mâchoire inférieure, une main revêtue de son alliance, un pied seul dans sa botte,…[…].

Le silence semblait donc vouloir se rétablir quand un éclat d'obus retardataire a surgi, venu d'on ne sait où et on se demande comment, bref comme un post-scriptum. C'était un éclat de fonte en forme de hache polie néolithe, brûlant, fumant, de la taille d'une main, non moins affûté qu'un gros éclat de verre. Comme s'il s'agissait de régler une affaire personnelle sans un regard pour les autres, il a directement fendu l'air vers Anthime en train de se redresser et, sans discuter, lui a sectionné le bras droit tout net, juste au-dessous de l'épaule."
« 14 » Jean Echenoz, Ed.de Minuit 2012

Novembre 1918 - Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. De la guerre, justement. Aussi, en octobre, Albert reçut-il avec pas mal de scepticisme les rumeurs annonçant un armistice. Il ne leur prêta pas plus de crédit qu'à la propagande du début qui soutenait, par exemple, que les balles boches étaient tellement molles qu'elles s'écrasaient comme des poires blettes sur les uniformes, faisant hurler de rire les régiments français. En quatre ans, Albert en avait vu un paquet, des types morts de rire en recevant une balle allemande.
Il s'en rendait bien compte, son refus de croire à l'approche d'un armistice tenait surtout de la magie: plus on espère la paix, moins on donne de crédit aux nouvelles qui l'annoncent, manière de conjurer le mauvais sort.
Sauf que, jour après jour, ces informations arrivèrent par vagues de plus en plus serrées et que, de partout, on se mit à répéter que la guerre allait vraiment prendre fin. […] Quand l'armistice devint enfin une perspective raisonnable, l'espoir d'en sortir vivant commença à tarauder les plus pessimistes. En conséquence de quoi, question offensive, plus personne ne fut très chaud.
 « Au revoir là-haut » Pierre Lemaître
Paru aux éditions Albin Michel le 21 août 2013
Prix Goncourt 2013
Rappelons quelques chiffres
sur cette guerre,
qui a fait 2 millions de morts en Allemagne
et presque autant en Russie ;
pour les 72 pays belligérants,
10 millions de militaires ont été tués
et 9 millions de civils ;
pour la France,
 le bilan humain (dressé par un rapport officiel 
en 1921) est effroyable : 
1,4 million de morts (presque 1000 par jour) ; 
252 900 disparus ; 
18 222 morts en captivité ; 145 000 morts de maladie. 
(dont Guillaume Apollinaire...)
Près de 36 % de ceux qui avaient 
entre 19 et 22 ans en 1914 sont morts. 

Dans la scène finale 
de "La vie et rien d'autre" (clic clic),
Philippe Noiret rappelle
que le défilé de la Victoire 
en 1918, a duré 3 heures,
et que dans les mêmes conditions
de vitesse de marche
et de formations,
le défilé des morts
aurait pris 11 jours et 11 nuits...

"Pardonnez-moi cette précision accablante..."


Quelques films :
La vie et rien d'autre de Tavernier, 1989,
Le Pantalon de Yves Boisset, 1997, 
Joyeux Noël de Christian Carion, sorti en 2005...

4 commentaires:

Bonheur du Jour a dit…

Belle évocation de cette terrible guerre. Parmi les livres écrits sur cette période, rappelons Un long dimanche de fiançailles de Japrisot et A l'Ouest rien de nouveau de Remarque.

Mireille a dit…

Merci Jean.
Ces textes résument à eux seuls l'horreur du conflit.
N'oublions jamais.
Gros bisous.

elza jazz a dit…


Merci Jean pour ton article
formidablement intéressant. Toutes
les guerres sont des horreurs, mais celle-là encore plus.
Ma première découverte a été dans la lecture de " l'homme foudroyé " de Blaise Cendras, lequel a perdu sa main droite dans les tranchées. Hier, durant la cérémonie commémorative, j'ai eu froid dans le dos. Pour résumer :l'humanité n'est pas au top.

Minemine et cie a dit…

Ces textes sont difficiles à lire mais c'est important de les lire parce que l'on n'était pas et que c'est arrivé pour de vrai, ce n'est pas une fiction. Il ne faut pas oublier pour tous ces gens qui ont vécu cette guerre qu'ils ne tombent pas dans l'oubli.

Linda